“Les études décoloniales face à la raison empirique. L’obsession épistémologique” L’Homme, 255-256 : 191-238. par Jean-Pierre Olivier de Sardan
Les études décoloniales ont pris, depuis une vingtaine d’années, une place croissante dans les universités américaines, européennes ou indiennes et commencent à pénétrer dans les universités africaines. Elles ont pour objet premier d’identifier et de documenter, en tant que paradigme théorique, et de combattre, en tant que projet politique, les principales survivances de la colonisation européenne dans tous les domaines, politique, économique, social et surtout culturel et épistémique : « Le projet décolonial est ainsi un projet contre-hégémonique sur deux plans : celui de l’émancipation politique et économique de la colonialité du pouvoir occidental capitaliste racialisant ; celui de l’émancipation épistémologique de la colonialité des savoirs » (Dufoix & Macé 2019 : 111). C’est sur ce second point, l’« émancipation épistémologique », que porte le présent article. Il y a là en effet un paradoxe surprenant, dans la mesure où les principaux handicaps dont souffre la recherche en sciences sociales au Sud, en particulier en Afrique, qui devraient être au centre des préoccupations des études décoloniales, et que nous décrirons plus loin, sont en fait négligés par celles-ci : les théoriciens décoloniaux se sont, au contraire, focalisés sur une bataille épistémologique essentiellement idéologique, tournée vers le passé, ignorant l’émergence de la « raison empirique » qui constitue pourtant le régime épistémologique spécifique des sciences sociales aujourd’hui.